Guillaume Senez : batailles collectives

Rencontre avec Guillaume Senez, qui présentait son second long métrage, le superbe Nos Batailles, en séance spéciale de la 57ème Semaine de la Critique à Cannes. Sur le toit du JW Marriott, le cinéaste belge m’a détaillé la genèse de son nouveau film et expliqué ses méthodes de travail, portées sur le collectif et l’approfondissement des personnages avec les comédiens.

« Faire le meilleur film possible ensemble »

Le 3 octobre 2018 sort un des plus beaux films de cette fin d’année, Nos Batailles de Guillaume Senez. C’est un drame rare car lumineux, vivifiant, à la fois marqué par la force du réalisme et la puissance du cinéma. Le dimanche 13 mai 2018, alors que s’achève la dernière projection du film au Miramar, je me dirige à quelques dizaines de mètres de là, vers l’hôtel JW Marriott pour m’entretenir avec un réalisateur passionnant, qui commence par me raconter l’origine de ce second film, trouvant ses racines lors de la préparation de son premier long métrage, Keeper. Le cinéaste se retrouve dans une situation complexe, sur le plan professionnel il doit se battre pour que son premier film prenne vie, avec un financement très compliqué, et dans la sphère privée, il se sépare de la mère de ses enfants. Se retrouver seul face à eux a été une situation à la fois compliquée et belle, car il a appris à mieux les comprendre, les connaître, et il n’a pas pour autant perdu l’idéal de réaliser son premier long métrage malgré cet événement. Naît alors un questionnement : « Qu’est-ce que je peux faire si la mère de mes enfants part vivre à l’autre bout du monde, au Québec ou que sais-je ? Ou pire, s’il lui arrive malheur ? Comment je ferais s’il n’y avait pas cette garde alternée, si je devais être seul à plein temps avec mes enfants ? Le cœur de ce nouveau film, c’est ça. »

Charles Tesson aux côté de l’équipe du film sur la scène du Miramar.
De gauche à droite : Guillaume Senez, Romain Duris, Lucie Debay, Laure Calamy, Laetitia Dosch, Basile Grunberger et Lena Girard Voss

Le film se déploie sur deux fronts pour Olivier, le personnage joué par Romain Duris, le côté familial et son travail dans une usine d’expédition de colis. Un équilibre entre deux univers parfaitement trouvé par le cinéaste qui ne souhaitait pas faire un film sur le monde du travail mais porter un regard sur le travail d’aujourd’hui, et sur les répercussions qu’il a sur le versant intime, la famille. En choisissant ce secteur, Guillaume Senez voulait aussi regarder le monde capitaliste 2.0, l’uberisation de la société. « L’humain disparaît, comme Laura (la mère jouée par Lucie Debay, ndlr) disparaît. Il y a la traçabilité aussi avec ces objets qu’on commande en ligne et qu’on peut suivre. Laura disparaît et on ne sait pas où elle est, on ne peut pas la retrouver. » Avec ces éléments, le réalisateur représente la modernité du monde du travail tout en incluant un élément plus à l’ancienne, non pas passéiste mais humain, concret. Interrogé sur le choix des comédiens, Guillaume Senez s’explique avec passion. « Romain (Duris, ndlr) était une espèce d’évidence, je sais que c’est quelqu’un de créatif et qui voulait se renouveler. Il avait beaucoup aimé Keeper. On s’est rencontrés, on a parlé de ma méthode de travail, du film. Incarner un père de deux enfants avec cet engagement l’excitait beaucoup. Pour Laetitia Dosch, au casting de Keeper, il y avait une envie de retravailler avec la comédienne. Quant à Laure Calamy et Lucie Debay, Guillaume Senez considère qu’elles font un peu partie de sa famille de cinéma, ce sont des personnes qui aiment la liberté, improviser, parvenir à quelque chose de concret. « Ce sont des comédiens qui n’ont pas peur de travailler sans filet et dans une recherche artistique. »

Romain Duris et Laetitia Dosch : frères et soeurs pour « Nos Batailles »

Mais comment travaille-t-on sur un plateau avec Guillaume Senez, que ce soit pour les comédiens ou l’équipe technique ? Eh bien les acteurs ne reçoivent pas les dialogues. Ils ont l’histoire, un traitement, mais aucun dialogue. La base est de travailler ensemble les personnages. Pour chaque séquence, ils débutent par de l’improvisation pour arriver au texte, sans jamais l’avoir. Le cinéaste les accompagne pour atteindre le dialogue de façon spontanée, et c’est cette spontanéité qui est recherchée – et qui fait la force du film ! « Je sais où on va, mais je ne sais pas comment. Ce qui me plaît c’est qu’on y va ensemble, dans une recherche créative collective » déclare Guillaume Senez. Mais qui dit liberté des comédiens dit aussi contraintes pour le reste de l’équipe. Un point sensible ! « A nouveau, ce qui m’excite sur un plateau, c’est ce travail dans la collectivité. Ce que je dis pour les comédiens, à savoir « On sait où on va mais on ne sait pas comment », c’est valable pour tout le plateau. A un moment donné on se dit, « Ca, ça ne va pas. Que fait-on avec la perche ?  Là, le cadre n’est pas bon. » On cherche ensemble et on trouve des solutions. Quand les comédiens arrivent on leur définit leur espace de mouvement. Il y a un peu de contraintes, ce n’est pas une liberté totale, forcément. Il y a des difficultés, des problèmes, et on les résout ensemble. C’est ça qui est chouette. » Le réalisateur ne manque pas de souligner qu’à ses yeux, un film n’est pas le fait d’une personne. C’est un travail d’équipe, une des raisons pour laquelle il ne travaille pas seul à l’écriture du scénario – Raphaëlle Desplechin est la co-scénariste du film – et qu’il laisse ses comédiens libre de faire des propositions. « On réfléchit à faire le meilleur film possible ensemble. » ajoute-t-il. Une œuvre tournée sur environ trente jours en équipe complète et deux journées supplémentaires en équipe réduite, avec un petit budget et donc, des conditions délicates.

Romain Duris joue Olivier, un père devant faire face à la disparition de sa femme

L’entretien se poursuit en approfondissant sur les méthodes de travail de Guillaume Senez, les éventuelles références cinématographiques. Pendant l’écriture et la préparation, le réalisateur regarde énormément de films. Il essaie d’en voir aussi pendant le montage et si possible durant le tournage, afin de se détacher du projet. Avec les comédiens, ils ont notamment revu Kramer contre Kramer de Robert Benton, ainsi que son making-of qui montre l’implication de Dustin Hoffman dans le scénario. Un making-of qu’il qualifie de fabuleux, et qui devrait être montré dans les écoles de cinéma ! Il y a aussi parfois de simples séquences qu’il étudie pour en discuter avec son équipe, mais ses références s’étendent aussi à la littérature, aux documentaires et aux reportages. Il puise un peu partout, surtout dans le réel. Lors de la préparation de Nos Batailles, ils ont notamment visité des usines Amazon et rencontré des ouvriers qui y travaillent. Une part très importante de la préparation. Employée à quatre reprises dans le film, la musique se montre rare dans ce long métrage, Guillaume Senez s’explique : « J’ai toujours du mal avec la musique en tant que réalisateur, je suis mal à l’aise pour employer de la musique pour sublimer une séquence, je me dis que c’est parce qu’elle ne fonctionne pas. » Peu à l’aise avec cet élément, il l’exploite avec parcimonie, et s’il y a des musiques extra diégétiques pour entrer et sortir de ce long métrage, il y a un morceau écouté par les personnages qui prend de la place au cœur du film, « Le Paradis blanc » de Michel Berger. « Un moment il n’y a plus de mot. On ne peut plus rien dire. On écoute la musique, on danse, et ça nous fait du bien. » Un moment clé pour le cinéaste, fondateur, où il aurait pu sortir les violons mais ce n’est pas dans sa démarche artistique. Pour les autres morceaux – notamment de LCD Sound System et The Blaze –, le réalisateur révèle qu’il a des playlists pour écrire, certains morceaux nourrissent sa phase d’écriture, il faut ensuite se poser la question de ce qui sera employé lors du montage.

Betty, jouée par Laetitia Dosch, vient à l’aide de son frangin.

Malgré une situation dramatique pour son protagoniste, Nos Batailles déploie un aspect particulièrement vivifiant. Le réalisateur précise qu’il aime la complexité et la subtilité dans le cinéma, loin d’apprécier le manichéisme. Pour parvenir à cet effet, il recherche la subtilité dans les rapports humains, dans les personnages. Olivier est un personnage assez maladroit, mais qui s’excuse. Personne n’est parfait, comme dans la vie. « On a tous nos petits défauts, nos angoisses, c’est ce que j’aime filmer. Les petits moments de la vie de tous les jours. Ca ne nous empêche pas de s’aimer, on fait avec. Pour le meilleur et pour le pire comme on dit. » Il filme une famille qui se rend énormément d’amour malgré toutes les maladresses, et c’est ce qui amène cette partie solaire. « Ce n’est pas parce qu’on vit un drame qu’on est dedans de A à Z, au contraire, ça donne envie de rire, de penser à autre chose. Ce sont des situations de vie où l’on peut rire et s’engueuler en l’espace de cinq minutes » conclut le cinéaste.

Guillaume Senez, réalisateur porté sur le travail collectif

Entretien réalisé à Cannes le 13 mai 2018. Merci à Nespresso, 14 Septembre et Chloé pour cette opportunité.
Nos Batailles de Guillaume Senez, en salle le 3 octobre 2018.

Article rédigé par Dom

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