Critique : I Feel Good

Suite au road movie alcoolo-familial de Saint amour, léger en bouche et à la bonne saveur du terroir, Benoît Delépine et Gustave Kervern reviennent à leur cinéma militant, celui des petites gens contre les monstres de la société capitaliste. Dichotomique, le film ne manque pas de faire mouche grâce à un humour toujours aussi fort, un beau regard sur ceux qui ont décidé de vivre autrement et un Jean Dujardin transfiguré.

Le bonheur est dans le blé ?

C’est en marche sur la bande d’arrêt d’urgence que l’on découvre Jacques (Jean Dujardin), dans un peignoir blanc d’un luxueux hôtel. Situation incongrue, et pourtant, Jacques est en marche avec aplomb, fierté, et peut-être touché par une forme de délire avec ses grands gestes comme s’il s’adressait à tout un public lors d’un meeting politique. Il se dirige vers le village d’Emmaüs de Lescar-Pau, une communauté dirigée par sa sœur Monique (Yolande Moreau). Pur produit de la Macronie, assoiffé de réussite à la Bill Gates, Jacques entend rebondir dans cette communauté, non pas en l’intégrant, mais en y injectant la doctrine qui le gouverne, ce besoin de réussite, de pognon, d’acquérir : le bonheur le plus superficiel possible. Depuis des années, Jacques cherche une idée qui lui permettra, lui aussi, d’avoir une tour à son nom comme Donald Trump. Vivotant d’une magouille à l’autre – scène assez fantastique dans un train de travailleurs –, Jacques trouve l’illumination en tombant par hasard sur un ancien camarade d’école, un loser gros et moche désormais beau et riche. Tout aura basculé pour lui grâce à la chirurgie esthétique low cost en Bulgarie. Jacques a une vision, un plan : devenir beau, c’est la porte ouverte aux meilleures opportunités, c’est la clé du bonheur et potentiellement celle de son succès. Sa prospection commence alors au sein d’un groupe qui n’avait ni besoin de ses discours, ni de ses idées, mais, par sympathie pour Monique, Jacques, le trublion capitaliste, est accepté dans les rangs.

Dès Aaltra en 2004, le cinéma de Benoït Delépine et Gustave Kervern se rangeait du côté des plus faibles dans ce road movie halluciné où des français partent toquer à la porte d’un constructeur de tracteurs en Finlande – le comble pour des grolandais ! Porté par une poésie du burlesque, un humour souvent ravageur, et des trajectoires parfois vindicatives comme avec Louise-Michel, on pourrait craindre un essoufflement dans la démarche du duo. Et pourtant, il n’en est rien, malgré la confrontation frontale entre deux mondes, tempérée par le rapport frère/soeur des personnages. Il y a d’abord un mode quasiment surréaliste qu’embrasse pleinement Jean Dujardin, personnage hallucinant, comme siphonné par l’avidité, déconnecté de toute considération humaine. Le voir ainsi déambuler parmi les ateliers et objets d’Emmaüs, avec son entêtement, ses méthodes de petit patron de start-up à la mords-moi-le-nœud ne tombe pas dans la lourdeur mais touche plutôt au délire, à un état légèrement fiévreux : comment guérir ce type ? Y-a-t-il un remède ? Car derrière Jacques, il y a toute une société invisible qui, d’une certaine manière, partage les mêmes idéaux.

Filmant le village Emmaüs comme une utopie du partage et de la débrouille, répondant à des besoins de collectivité, d’entraide, et de récupération d’objets qui permettent de déboucher sur un circuit de consommation plus sain, Delépine et Kervern répondent avec énormément d’humour et d’ironie à la politique économique et sociale délétère du président en place. D’autres milieux sont dans leur viseur, comme le football et le cinéma, et, comme toujours, le traitement passe par l’humour, le surgissement de l’absurde. Comédie atypique, où plane encore l’ombre du road movie, I Feel Good met en lumière un autre monde, érigé sur les innombrables artefacts d’une société dominante qui consomme trop, qui consume trop. Alternative avec une âme punk, cette satire est une belle révérence à ce que l’Abbé Pierre a apporté à la société française et ceux qui croient toujours aux valeurs qu’il défendait. Aucune tromperie sur la marchandise : ça fait du bien, effectivement.

4 étoiles

 

I Feel Good

Film français
Réalisateurs : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Avec : Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jana Bittnerova, Lou Castel, Joseph Dahan, Jean-Benoît Ugeu, Jean-François Landon, Elsa Foucaud
Scénario de : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Durée : 103 min
Genre : Comédie
Date de sortie en France : 26 septembre 2018
Distributeur : Ad Vitam

 

Article rédigé par Dom

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