Critique : Toto et ses soeurs

Alexander Nanau plonge dans la misère absolue d’un ghetto en Roumanie en suivant le quotidien de Totonel et de ses deux sœurs. Au programme, héroïne, breakdance et débrouille. Un documentaire qui touche mais soulève bien des questions, y compris dans la démarche du réalisateur.

Misère

Totonel, dit Toto, vit avec ses deux sœurs, dont la plus âgée n’a que 17 ans, Ana. Leur mère est en prison pour trafic de drogue depuis quatre ans. Le père étant absent, c’est un de leurs oncles qui s’occupe d’eux. Seulement la drogue, c’est une histoire de famille, et l’appartement se transforme la nuit tombée en salle de shoot où les seringues fleurissent autour de Toto et d’Andreea, Ana étant tombée aussi dans le vice de l’utilisation et de la vente d’héroïne. C’est sans commentaire qu’Alexander Nanau saisit ces instants stupéfiants, où les camés, non floutés, se shootent à côté de ces enfants abandonnés à une misère sans nom. Pourtant, Toto et Andreea ne se morfondent pas, ils essaient de s’en sortir à l’école malgré leurs difficultés – comment apprendre avec des nuits blanches aux côtés d’individus patibulaires ? –, et mieux encore, un groupe de breakdance permet à Toto de trouver une véritable échappatoire. Si le film s’avère difficile par le milieu qu’il dépeint, Toto et Andreea gardent la tête haute, contrairement à Ana, déjà bien enfoncée dans un milieu où même les adultes ne sont pas responsables d’eux-mêmes.

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Si Toto et ses sœurs dresse un portrait fort et touchant, la démarche du réalisateur peut laisser dubitatif pour plusieurs points. Alexander Nanau a tissé de vrais liens avec ces personnes afin de pouvoir les filmer ainsi, avec deux caméras, sans interférer avec leurs actions – mais reste le débat sur la modification comportementale en présence d’une caméra. Peut-être que les véritables instants de « réalité pure » proviennent de ces scènes filmées par Andreea, Alexander Nanau lui ayant confié une caméra pour s’exprimer en compagnie de son frère et rendre visite à leur sœur. Mais en choisissant de capturer et monter des images, sans établir de dialogue avec un adulte, que ce soit de l’école ou de l’orphelinat, le film génère et emmagasine au fil des minutes de nombreuses questions auxquelles le spectateur n’obtiendra alors aucune réponse. On peut s’interroger sur les services sociaux : pourquoi tant de temps s’écoule avant la prise en charge par un orphelinat de Toto et Andreea, tandis qu’Ana est abandonnée à un triste sort de junkie ? Comment fonctionnent les services sociaux roumains ? Ce sont d’énormes zones d’ombre que créent alors Toto et ses sœurs en se concentrant sur cette tranche de vie dans un procédé qui sied parfaitement pour découvrir un métier, un institut, mais semble si discutable dans ce cas. C’est un sentiment d’abandon injuste d’ailleurs qui accompagne le générique de fin, la dernière séquence, équivoque, faisant un constat pouvant mener à tout. Esperons que Toto et Andreea se portent bien – on peut l’apprendre en dehors du film, Ana est actuellement en prison.

3 étoiles

 

toto-soeurs-affiche

Toto et ses sœurs

Film roumain
Réalisateur : Alexander Nanau
Avec : Hovarth Ilie Nicusor Gabriel Petre, Andreea Violeta Petre, Ana-Maria Badulescu Petre
Titre original : Toto si surorile lui
Scénario de :
Durée : 94 mn
Genre : Dcoumentaire
Date de sortie en France : 6 janvier 2016
Distributeur : JHR Films / Wide

Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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5 commentaires

  1. Ce serait sympa d’arrêter de traiter les usagers de drogues de « junkies », ce qui pour toute personne connaissant un peu la langue anglais signifie « déchets ». Les êtres, quels qu’ils soient, ne sont pas des déchets.

  2. Oui c’est un terme qui signifie « déchets », mais c’est aussi un anglicisme qui désigne spécifiquement un accro à la drogue, et plus particulièrement aux drogues dures. On pourrait aller vers un débat sur l’emploi du terme, je pense ne pas en avoir fait une mauvaise utilisation, notamment ici. Vous avez vu le film ?

  3. Je soulignais le caractère péjoratif et insultant de ce terme. Je sais bien qu’il est (malheureusement) utilisé pour désigner les usagers de drogues, j’aimerais simplement qu’on cesse d’utiliser des termes méprisants et dégradants. « Bougnoule » sert à désigner les Maghrébins de façon péjorative, ce n’est pas pour autant qu’on peut l’utiliser sans se poser de questions. « Pédé » et « gouine » servent à désigner les homosexuel-le-s, ce n’est pas pour autant que ces termes peuvent être utilisés sans soucis. Pourquoi dès qu’il s’agit d’usagers de drogues il devient correct de les insulter ? Les mots, leur sens et leur étymologie sont importants, ils portent avec eux des idées, des représentations, et aussi des préjugés.

    Quant aux « drogues dures », les spécialistes de la question des drogues ne sont d’accord sur presque rien, mais ils et elles sont au moins d’accord sur ça : il n’y a pas de drogues dures et de drogues douces, mais des usages « durs » et des usages « doux ».

    Oui j’ai vu le film.

  4. Suze,
    Désolé pour cette réponse tardive. J’essaie de choisir les mots avec précautions, et dans ce qui est dépeint dans le film, le mot me semblait approprié, mot qui, à mon sens, n’est pas comparable à des termes comme « bougnole », « pédé », « gouine » et consort. La distanciation par l’anglicisme peut-être ? Mais désolé si l’emploi de ce mot dans cet article vous a heurté.

  5. La distanciation par l’anglicisme, et aussi l’habitude ; alors que le racisme ou l’homophobie sont (à juste titre !) dénoncés par de nombreuses personnes, le mépris et la discrimination à l’égard des usagers de drogues illicites restent non seulement plutôt bien admis, mais même encouragés… aux dépens de celles et ceux qui en souffrent.

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