[Critique] The Land of hope (Sion Sono)

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Sion Sono délaisse toute bizarrerie caractéristique à son cinéma pour livrer une œuvre bouleversante sur le Japon post-Fukushima. A partir d’un nouveau désastre nucléaire, le cinéaste nippon compose un récit qui conjugue fatalité et espérance avec une lucidité et un lyrisme saisissants.

Déracinement nucléaire

Par la richesse qu’offre deux cellules familiales, Sion Sono explore en profondeur les répercussions d’une catastrophe nucléaire sur le sol japonais. Inscrit dans le réel – les personnages évoquent plusieurs fois le drame de Fukushima et même Tchernobyl –, The Land of hope se déroule dans la région de Nagashima, où le destin de toute une population se retrouve bouleversé par un tremblement de terre. A tout juste vingt kilomètres de la ferme des Ono se situe une centrale nucléaire, et si les premiers instants suivant les secousses baignent dans un calme étrange, l’inquiétude est bien présente : pour Fukushima, le gouvernement avait commencé par taire l’étendue du drame, laissant de nombreuses personnes en zone de forte radiation dans les minutes cruciales suivant l’incident. Lorsqu’enfin des mesures d’évacuation sont prises ici, la famille Ono est touchée par l’absurdité de décisions suivies à la lettre. Le périmètre de sécurité de vingt kilomètres s’arrête aux abords de leur cour, obligeant le voisinage à évacuer mais à laisser ces fermiers chez eux, comme si les radiations allaient s’arrêter à cette frontière ridicule, matérialisée par une série de pieux et de panneaux d’interdiction de pénétrer dans la zone contaminée. Le récit se subdivise alors grâce à trois couples, séparés par les mesures d’évacuation : Mitsuru et sa compagne, évacués, les doyens Ono, Cheiko et Yasuhiko, restant sur leur terres mais poussant leur fils Yoichi et sa femme Izumi à partir, le temps de mesurer l’ampleur de la catastrophe.

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Sion Sono capte le climat angoissant propre à la radioactivité avec finesse, ce mal insidieux que l’on ne peut ni ressentir ni percevoir. C’est avec Izimu (Megumi Kagurazaka) que The Land of hope s’intéresse aux retombées directes d’une telle catastrophe sur la vie humaine : apprenant qu’elle attend un enfant, la future mère se dirige vers une psychose paradoxale, prenant des mesures de précautions exagérées face au danger – mais comment la blâmer pour souhaiter le meilleur pour son enfant ? Toujours équipée d’un compteur Geiger, vivant dans une véritable bulle – les fenêtres et ventilations de l’appartement sont condamnées et ses sorties à l’extérieur se font dans une combinaison, objet de moquerie pour quiconque sur son chemin –, Izumi incite Yoichi (Jun Marukami) à suivre sa démarche. Ce dernier accepte mais se préoccupe avant tout de l’avenir de ses parents, refusant de quitter leur foyer alors que l’évacuation est étendue à leur terrain. Avec le couple des parents, le film traite d’une philosophie de vie qui unit hommes, animaux et plantes. Le refus de partir de Yasuhiko (Isao Natsuyagi) est double : il est question d’enracinement, mais aussi de l’impossibilité de reformer un véritable nouveau foyer, la maladie d’Alzheimer de Cheiko (Naoko Ohtani) étant catalysée par le drame. Parfois balourd dans sa façon de dépeindre la condition de Cheiko, Sion Sono ne perd jamais pied grâce à la fibre émotionnelle qu’il obtient de ce couple âgé. Autre segment de cette œuvre, le parcours fantomatique de Mitsuru et Yoko, coupés totalement de leurs racines : leurs parents ont disparu et ils n’ont pu emporté aucun bien lors de l’évacuation. Comme des âmes en peine errants dans des secteurs désertiques ou dévastés par le tremblement de terre, les images enneigées d’une beauté terrifiante se relaient dans leur triste quête de leur foyer disparu.

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Assez mécanique, la mise en scène touche parfois au sublime grâce à des choix artistiques intéressants. Si le travail sur la photographie déçoit à de nombreuses reprises – énormément de bruit dans les intérieurs peu éclairés, des contre-jours laiteux –, Sion Sono compense par un travail soigné sur l’espace sonore de son œuvre. La peur de la radioactivité suite au tremblement de terre se traduit par des sons sourds, pesants, créant une gravité incroyable. Même procédé lorsqu’Izumi apprend qu’elle attend un enfant qui pourrait subir in utero les ravages de la radioactivité. Musicalement, un simple piano et l’adagio de la 10ème symphonie de Gustav Mahler sont conviés pour porter la mélancolie d’un quotidien pulvérisé par la sottise de l’homme. Car bien qu’il ne s’agit pas d’une critique virulente et directe de l’énergie nucléaire, The Land of hope s’oppose au travers de la désolation humaine à cette source d’énergie si dangereuse. La maturité dont fait preuve Sion Sono le rapproche de grands maîtres tels qu’Akira Kurosawa et Andreï Tarkovski qui, en leur temps, avaient aussi abordé le péril nucléaire – notamment avec Vivre dans la peur, Nostalghia et Le Sacrifice. Mais contrairement à eux, Sion Sono ne lance aucun avertissement, son film est placé sous le sceau de la fatalité et la terre d’espoir qu’il évoque n’est autre qu’un Japon condamné à vivre dans un mal sous-estimé. Un grand film, profondément bouleversant.

4.5 étoiles

 

The Land of hope

the-land-of-hope-afficheFilm britannique, japonais, taïwanais
Réalisateur : Sion Sono
Avec : Megumi Kagurazaka, Jun Marukami, Isao Natsuyagi, Naoko Ohtani, Hikari Kajiwara, Yutaka Shimizu
Titre original : Kibô no kuni
Scénario de : Sion Sono
Durée : 133 min
Genre : Drame
Date de sortie en France : 24 avril 2013
Distributeur : Metropolitan FilmExport


Bande Annonce (VOST) :

Article rédigé par Dom

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