[Critique] La Guerre est déclarée / This Must be the Place

Double chronique, à contre-courant. C’est un peu par hasard que j’ai découvert la même semaine This Must Be the Place de Paolo Sorrentino et La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli, films qui n’ont rien en commun, si ce n’est qu’ils furent tous deux présentés à Cannes, le premier, en Sélection Officielle où il fut assez décrié ; le second, à la Semaine de la Critique où il fut acclamé. On pourrait également les relier par leurs excellentes B.O., pop-rock pour Sorrentino et éclectique pour Donzelli, mais les points de convergence ne sont guère plus nombreux.

La découverte d’un film en salles depuis plusieurs semaines est toujours particulière : « tout le monde l’a vu. » A moins d’avoir autant d’amis que Mark Zuckerberg à la fin de The Social Network et de vivre dans une grotte, il est impossible de ne pas recevoir d’échos sur un long-métrage.
La Guerre est déclarée, c’est la surprise française de l’année, récompensé ou salué dans tous les festivals dans lesquels il est passé – et désormais désigné pour représenter la France aux Oscars, sélectionné malgré des favoris comme Polisse ou The Artist dont la sortie en octobre les disqualifient pour prétendre à une nomination du meilleur film étranger. A l’opposé, This Must Be the Place, film mal aimé, dès son apparition au Festival de Cannes malgré sa petite récompense – le Prix du Jury œcuménique –, et qui, lors de sa sortie en salles, n’a reçu qu’un torrent de haine et d’incompréhension.
Naturellement, dans ces conditions, à l’instant où le film débute, on s’apprête à savourer le long-métrage acclamé et à rire jaune – ou s’emmerder violemment – face à l’autre. Eh bien, parfois, l’inverse se produit. Miracle, délire, ou dimension parallèle ? Je ne sais guère, mais voici mon avis dans ces deux chroniques :

Le sujet ne peut que saisir : un couple voit leur bébé diagnostiqué d’une tumeur au cerveau. C’est terrible, d’autant plus qu’il s’agit du vécu des deux interprètes principaux, Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm – le caractère autobiographique n’est pas mentionné au cours du film. Pourtant, il est bien difficile d’être emporté dans ce triste coup du destin, car Donzelli, également derrière l’objectif, réalise un agrégat plombé par une direction d’acteur exécrable et une photographie relativement ratée. D’un dialogue à l’autre, trop didactiques, on regarde la scène comme s’il s’agissait d’un rush ou d’un essai lumière. Rares sont les instants où les échanges verbaux trouvent un ton naturel, un ton qui permet à la magie du cinéma d’opérer, car le 7ème art est aussi un numéro d’illusionniste : le spectateur doit impérativement croire aux images animées qui défilent sur la toile, sans cela, la représentation est foutue.
L’exploit ici, c’est de parvenir à rendre incroyable une histoire vraie, inutilement dirigée vers la fiction : le couple s’appelle Roméo et Juliette ; leur enfant, c’est Adam.
Il serait cependant injuste de ne pas nuancer car le second film de Valérie Donzelli est tiraillé entre idées fantastiques et séquences d’une vacuité effarante. L’introduction, tout d’abord : Juliette accompagne son enfant, âgé de quelques années, pour un scanner à l’hôpital. Le bruit mécanique et répétitif de la machine nous conduit alors au tumulte d’une boite de nuit, le soir où elle rencontre son Roméo. Coup de foudre immédiat, mais tragédie à venir pour ces personnages aux prénoms shakespearien, comme ils se l’avouent eux-mêmes. Face à L’Origine du monde de Gustave Courbet, les cris d’un bébé provoquent une ellipse menant à la naissance d’Adam. S’oppose à ces rares scènes géniales, les innombrables conversations avec les parents, les proches et le personnel hospitalier, toujours marquées par le sceau de l’artifice, à se demander si chaque plan de la routine champ-contrechamp n’a pas été tourné réplique par réplique. Difficile alors de souffrir, de vibrer et d’espérer comme ces parents qui décident de se battre jusqu’au bout pour leur enfant, en ne gardant que le positif en ligne de mire. Une méthode qui permet d’éviter le tire-larme facile, mais qui désamorce outrancièrement la gravité de la maladie. A Cannes 2011, il y avait un film axé autour d’un père de famille condamné par une tumeur au cerveau : Arrêt en pleine voie, d’Andreas Dresen, récompensé du Prix Un Certain Regard. Bien que l’angle soit différent puisque la maladie concerne une figure parentale, ce long-métrage parvenait à traiter du cancer avec des touches de légèreté – le protagoniste se filmant dans des sketchs avec son iPhone – sans altérer le caractère tragique de la situation.
Donzelli traverse sa propre histoire avec précipitation, au pas de course, traînant dans son sillon des influences mal digérées : résidus de Nouvelle Vague dans l’emploi des voix-off, confrontation proche du western au bureau d’une infirmière, chanson sous le joug de Christophe Honoré, … On s’étonne alors de la maîtrise formelle des dernières séquences, dans lesquelles interviennent l’excellent Frédéric Pierrot dans le rôle du professeur Sainte-Rose et qui mènent à une conclusion qui suit à la lettre les préceptes de François Truffaut.
Curieux objet cinématographique, bancal et rarement émouvant, La Guerre est déclarée incite tout simplement à la désertion.
1.5 étoiles
La Guerre est déclarée, en salles depuis le 31 août 2011.

 

Quelque part entre Robert Smith et Ozzy Osbourne – malgré les grands mouvements de caméra, impossible de ne pas penser à l’émission de télé-réalité consacré au chanteur de Black Sabbath –, Sean Penn incarne Cheyenne, une improbable rock star retirée du milieu, dévastée par l’influence de sa propre musique : deux ados se sont donnés la mort en écoutant ses chansons. La performance de l’acteur oscarisé pour ses rôles dans Harvey Milk et Mystic River peut perturber, mais malgré toutes les limites que présente un tel personnage, aux traits proche de la caricature, il est difficile de ne pas s’attacher à ce pince-sans-rire recourbé comme un vieillard, atonique mais paradoxalement captivant. Son regard désabusé sur la société et sa propre vie, ses conseils et aphorismes plus ou moins sages et ce décalage permanent qu’il provoque en chaque lieu, aux côtés de chaque personnage, y compris sa femme jouée par Frances McDormand, égaient continuellement.
La dynamique de ce road-trip d’une rock star en plein spleen est tout aussi incroyable que le personnage en lui-même : Cheyenne part à la recherche d’un ancien nazi qui aurait humilié feu son père dans un camp de concentration. Dans This Must Be the Place, ce n’est pas tant la finalité du voyage qui compte, mais l’action même du périple qui, naturellement, est riche en rencontres. Chaque étape au cours de la traque est la découverte, au travers de savoureux dialogues, d’un personnage curieux ou émouvant. Il y a toujours un enrichissement qui se produit au contact de l’autre, souvent placé sous le signe de l’humour. Outre l’aventure humaine, le film de Sorrentino transmet une sensation d’évasion immense, et ce, grâce à une caméra d’une grande mobilité – on ne peut compter le nombre de plans grue –, aux mouvements amples et sereins, et surtout, à la magnifique photographie lumineuse de Luca Bigazzi.
Toutefois, comme le léthargique Cheyenne, on ne comprend pas tout à fait la nature de la terrible situation qui, visiblement, lui permet de se libérer de son passé en fin de parcours. Ce final maladroit – voire totalement raté ? – n’entache pas la fantastique aventure vécue sur fond de musique rock. Encore un rôle captivant de la part de Sean Penn, magnifié par une mise en scène enchanteresse.

4 étoiles
This Must Be the Place, en salles depuis le 24 août 2011.

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7 commentaires sur “[Critique] La Guerre est déclarée / This Must be the Place”

  1. lauraoza dit :

    Une amie m’a dit effectivement que les acteurs de La Guerre est Déclarée jouaient étrangement mal… mais que le film restait bon néanmoins, et ce en partie grâce à la bande son.
    Ce sera donc un film à voir peut-être chez soi sous les couvertures.

    Quand à This Must Be the Place, j’avoue que le film m’intrigue, il à l’air ennuyant à mourir mais en même temps cette affiche m’a beaucoup attirée… Ce Sean Penn est vraiment intriguant !
    Merci pour l’info en tout cas !

  2. Dom dit :

    Eh bien, justement, beaucoup de gens ont ressenti de l’ennui face à This must be the place alors que le film ne connait aucun temps mort, bien qu’il épouse la monotonie de son protagoniste. A moins de détester Sean Penn, il ne faut pas se priver de ce curieux film

  3. Mr_Mechant dit :

    Enfin un qui n’applaudit pas des deux neurones ce film cul-cul soit disant « trop triste/bien/beau paske un bébé meurt » — ce qui n’est pas sans rappeler le syndrome l’étrangère de Feo Aladag.
    Donzelli et Elkaïm jouent comme des tâches et c’est pas nouveau, et grâce à une profusion de merdes — françaises — actuelles (tous les films contenant « boutons » dans le titre) ils réussissent à se faire passer pour bons.
    Les métaphores sont d’une connerie pas vue depuis Amélie Poulain (youhouh on est vivants on fait du scooter, on fait de la grande roue blabla…).
    La prochaine fois qu’ils veulent faire un film autobiographique, qu’ils confient ça à des professionnels.
    J’ai vécu la même expérience, mais je n’en ferais jamais un film, primo paske je sais que je n’en ai pas le talent, et secundo paske j’aurais trop peur qu’on me taxe de personne voulant faire de l’argent facile — chose à laquelle ils ont eu le bol de passer outre, il ne faudrait pas qu’on les blesse…
    Voilà mon — méchant — avis.

  4. Dom dit :

    @Mr_Mechant : je ne sais pas si leur succès repose sur l’allure du cinéma français actuel puisqu’il avait commencé à faire du bruit à Cannes. Enfin voilà, ce succès, c’est l’étonnant triomphe du fond sur la forme et ça restera un mystère à mes yeux…

  5. Squizzz dit :

    C’est marrant parce qu’un des reproches que tu fais à « La Guerre est déclarée », le fait qu’il y ait de très grandes scènes mais que d’autres soient vaines, je pourrais le faire à « This must be the place ». J’ai beaucoup aimé le film de Sorrentino, notamment par l’esthétisme de sa mise en scène et la prestation de Sean Penn, mais il est parfois répétitif sur la longueur.

    Pour « La Guerre est déclarée », je n’ai absolument pas eu le même ressenti que toi, et j’ai été profondément touché. Mais ça c’est très subjectif. Par contre il y a un ou deux points que je nuancerais dans ta critique. Passons sur la direction d’acteur, qui est parfois limite (même si ça n’empêche pas le film d’être bon), mais concernant la photo, elle n’est certes pas dans les codes de l’esthétisme cinématographique, ce n’est forcément ce que j’apprécie habituellement, mais ici elle correspond à l’atmosphère du film, qui mélange un côté réalisme/documentaire, et un côté conte/irréel. Et concernant les relations avec les proches et le personnel médical, je les trouves plutôt et ancrées dans un quotidien.

  6. La méthode dit :

    Pour une fois je fais une confiance aveugle en Silence action. Le Donzelli ne m’inspire rien de bon. ce ne sont même pas des acteurs…

  7. Dom dit :

    @Squizzz : c’est difficile de mettre en relation le fil narratif du Donzelli et du Sorrentino, mais ce dernier bénéficie des errances propres à son protagoniste en voyage – littéralement mais aussi, d’un point de vue introspectif. Pour la photo, c’est défendable avec ton point de vue oui, mais dans un documentaire, les contrastes auraient été probablement plus soignés.

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