[Critique] La Valse des Pantins (Martin Scorsese)

Fantastique collaboration de plus entre Martin Scorsese et Robert De Niro, La Valse des Pantins reste un film méconnu dans la filmographie des deux hommes. Satire du star-system, ce long-métrage suit le parcours d’un jeune homme prêt à tout pour s’imposer sans délai comme le roi de la comédie. Une œuvre des plus savoureuses.

Accéder au trône

Rupert Pupkin est obsédé par le one man show. Son idole de la comédie, c’est Jerry Langford. Il rêve de devenir son égal et son ami ; en quête de gloire, son envie de pénétrer le star-system est irrépressible. A première vue, on a l’étrange impression de retrouver Travis Bickle, le personnage psychotique de Taxi Driver, six ans après l’effusion de violence, non plus obnubilé par la lie métropolitaine mais par le succès et la médiatisation. Quoi de plus naturel puisque Pupkin, nom qui sera écorché tout au long du film, est interprété par Robert De Niro, que l’action se déroule à New York, et que c’est Martin Scorsese qui siège derrière les caméras. Seul Paul Schrader, scénariste de Taxi Driver (et de Raging Bull), manque à l’appel pour compléter le fameux quatuor, le scénario étant signé de la main d’un journaliste, Paul D. Zimmerman.
La Valse des Pantins (ou, plus frontal et judicieux, The King of Comedy de son titre original) étudie à la fois l’improbable parcours de Rupert Pukin pour accéder au trône de la comédie, et le comportement obsessionnel des « fans » – dont il fait partie –, le malaise enveloppant la célébrité lorsqu’elle doit faire face à des adulateurs rongés par le besoin vital de partager des instants privilégiés avec elle. Jerry Lewis, jouant presque son propre rôle avec le personnage de Jerry Langford, plonge d’emblée le film dans un réalisme saisissant.

Le générique introductif du film se déroule sur une image fixe des plus intéressantes : depuis la voiture qui doit transporter Jerry du plateau de son émission à son hôtel particulier, les mains d’une fan, s’étant glissée sur la banquette arrière, sont plaqués contre la vitre, obstruant le visage de Pupkin, bloqué dans la cohorte de fans et badauds assaillant Jerry Langford. Personne n’est à sa place, ou du moins, à la place désirée sur ce plan : la groupie – Masha, interprétée par Sandra Bernhard, que l’on retrouvera plus tard – est piégée sans son idole et ses mains désespérées masquent celui qui recherche la reconnaissance, Rupert, à l’extérieur, mais qui reluque la place de la vedette comme aucun autre. Quant à Jerry, seul son buste apparaît. Le star-system, un monde à en perdre la tête !
Puisqu’il est question de comédiens ici, Martin Scorsese façonne une mise en scène bien plus sobre qu’à l’accoutumée, laissant la belle part aux acteurs. Hormis les séquences tournées sur les trottoirs grouillants de New York, la caméra est étonnamment statique, et l’ingénieux montage est rythmé par le classique champ-contrechamp qui saisit les réactions des interlocuteurs de Rupert, bien souvent décontenancés par son urgence et son obsession suintante. Parfaitement ficelé, le scénario de Zimmerman est enjolivé par les nombreuses improvisations auxquelles s’adonnent Jerry Lewis, Robert De Niro et Sandra Bernhard, tous les trois sublimes. Le premier se montre fantastique pour faire ressentir le malaise que lui cause ses deux fans désespérés par tous les pores de sa peau. Les deux autres acteurs se montrent imprévisibles, hystériques et touchant par leur pathétisme. Un pathétisme qui recouvre souvent des actions et interactions involontairement drôles, car après tout, la comédie est l’univers dans lequel baigne ce récit satirique à l’issue incertaine.

Au cours du film, on ne cesse de s’interroger sur la légitimité de Rupert. Ce jeune homme dérangé, autoproclamé roi de la comédie, qui souhaite coûte que coûte démarrer au sommet sans faire ses preuves en bas de l’échelle, a-t-il un réel potentiel comique ? Sous les costumes extravagants, y-a-t-il la carrure d’un comédien ? Car l’habit ne fait pas le moine, et le besoin de reconnaissance rime rarement avec talent.
Face au silence de Jerry pour l’aider à pénétrer dans le fabuleux monde du show business, Rupert, à l’aide de Masha, fomente un terrible plan pour qu’ils accomplissent chacun leurs fantasmes. Et là encore, en bout de course, de nouvelles questions s’invitent : ces milieux refermés ne sont-ils pas ridicules à ignorer les requêtes de tout un chacun ? Mais surtout : jusqu’où peut-on aller pour obtenir ses 15 minutes de gloire dont parlait Andy Warhol ? Flirtant avec la mise en abyme, Scorsese – qui apparaît dans le film comme le réalisateur de l’émission de Jerry – et Zimmerman, témoignent des paradoxes et de la stupidité du monde médiatique avec brio.
Malheureusement, La Valse des Pantins, présenté à Cannes en 1983, fut un échec commercial terrible : seulement 2 500 000 $ au compteur du box office américain, soit le huitième du coût de production du film. Martin Scorsese et Robert De Niro ne se retrouveront qu’en 1990 pour Les Affranchis – et Bob s’affublera à nouveau de ridicules costumes cinq ans plus tard, pour l’immense Casino.
Un grand film à (re)découvrir au plus vite.

4.5 étoiles

 

La Valse des Pantins

Film américain
Réalisateur : Martin Scorsese
Avec : Robert De Niro, Jerry Lewis, Sandra Bernhard, Diahnne Abbott, Shelley Hack
Titre original : The King of Comedy
Scénario de : Paul D. Zimmerman
Durée : 109 min
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie en France : 18 mai 1983
Distributeur : 20th Century Fox

Bande Annonce (VO) :

Article rédigé par Dom

Partagez cet article avec vos amis ou votre communauté :

Twitter Facebook Google Plus

7 commentaires

  1. Ce n’est pas un grand film non plus. Il reste très sympathique mais son flop commercial est nettement compréhensible, rien qu’avec une affiche aussi horrible et un nom pareil. Sinon tu le surestimes un peu…

  2. Je n’ai pas vu ce film mais j’en est entendu que du bien . Merci pour ta critique qui ma permis de connaitre un peu plus se film !

    Il vient d’entrée dans ma longue liste de film à voir

  3. @Marvelll : On va où si l’on juge un film par son affiche ou son titre ? Non vraiment, ce film est saisissant, tout comme Aviator est un Scorsese sous-estimé par le public et la critique aussi !

    @Romain : ça faisait un moment qu’il était aussi sur ma longue liste et je l’ai dégoté il y a quelques semaines dans une braderie, dans un carton rempli de nanars d’action. Comme quoi !

  4. Non, je parlais du public en général. Ça a quand même plus de la gueule pour le public de voir un De Niro en noir et blanc avec un œil au beurre au noir et Raging Bull comme titre que un gogol avec un costume ridicule et un titre qui fait penser au théâtre des marionnettes.

    Sincèrement, on te met l’affiche de Raging Bull et La valse des pantins à côté, t’es prêt à payer 10 euros pour lequel? 😉

    Sinon, le film est bon dans son genre mais il est un peu trop classique et me rappelait pas mal Taxis Driver. Mais bon, ça fait un bout de temps que je l’ai vu donc…

  5. Quand Silence action veut bien travailler il le fait. Oui La valse des pantins c’est très bon. Mais attention aux analyses filmiques…

  6. acting : (spoiler mais pas très grave) http://www.youtube.com/watch?v=Zxqkrmkhrjw

  7. @Marvelll : en parlant du public de façon assez péjorative, je suis d’accord avec toi. Vraiment, je te conseille de le redécouvrir si tu as l’occasion.

    @La méthode : comme quoi, nos avis se rejoignent sur certains films. Je devrais voir Norma Rae prochainement mais je doute avoir le temps d’écrire dessus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *